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Madame Irina Bokova, directrice générale de l'Unesco a reçu au siège de l'organisation à Paris, l'Alliance Francophone, représentée par son Président international, Jean R Guion et Patrick Jaquin, secrétaire général.

Lors de cet entretien très chaleureux Jean R Guion a fait le tour des activités de l'Alliance Francophone et a, en particulier, présenté le projet de Visa francophone qui a fortement intéressé la responsable de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation la science et la culture.


Vous êtes une parfaite francophone. Comment avez-vous rencontré la langue française ?

J'aimerais beaucoup que ce soit le cas ! Malheureusement, mon français est loin d'être parfait... Cependant, j'avoue avoir un immense plaisir à m'exprimer dans cette langue qui se prête tellement bien à l'expression nuancée de concepts, de pensées, de poèmes ou de chansons.
Mais le français n'est pas la première langue étrangère que j'ai apprise. Lorsque j'étais enfant, en Bulgarie, j'ai eu la chance d'être scolarisée dans une école anglaise, où j'ai été exposée au bonheur d'apprendre une autre langue que ma langue maternelle, et à celui d'élargir ma vision du monde. Les langues ont ce pouvoir. Quand on étudie une langue, on étudie beaucoup plus que la langue elle-même, on fait connaissance avec une histoire, des traditions, des récits, des livres, et ça, c'est quelque chose d'extraordinaire. C'est aussi à l'école que j'ai fait l'apprentissage du russe. Par la suite, j'ai du reste fait une partie de mes études supérieures à Moscou.
Ma première rencontre avec le français (et avec l'espagnol) remonte à l'université. A nouveau, j'ai ressenti comme une porte s'ouvrir devant moi, alors que je pénétrais dans la mélodie et la subtilité de la langue française. Je me suis plongée avec passion dans les livres d'histoire, dans les essais sur la France, et dans la littérature. Mon plus grand plaisir littéraire en français a été la lecture de Maupassant et celle de Simenon.
Pouvoir m'exprimer en plusieurs langues avec une relative facilité me procure un plaisir incomparable. J'éprouve un très grand sentiment d'ouverture, c'est pour moi une façon d'aller à la rencontre de l'autre. Et c'est très important pour moi.

A l'annonce de votre élection vous avez pris la parole en français et depuis, lors de vos multiples interventions, aussi bien à l'UNESCO qu'à l'extérieur, vous vous faites l'ambassadrice de la langue française. C'est une mission qui vous tient à cœur ?

Les choses ne se sont pas passées exactement comme cela. Dès mon élection comme Directrice générale de l'UNESCO, j'ai naturellement été très sollicitée pour répondre à des interviews. Et, tout simplement, je me suis exprimée dans la langue parlée par les journalistes qui se trouvaient face à moi ! J'ai répondu à des interviews dans les cinq langues que je parle, ce qui me permet une assez grande liberté de ton, et j'aime bien cela, ce côté direct, sympathique que crée la proximité linguistique.
Bien entendu, puisque le Siège de l'UNESCO se trouve en France, j'ai répondu à toutes les interviews des médias français ou francophones en m'exprimant en français ! Vous savez, avant d'être à la tête de l'UNESCO, j'ai été Ambassadrice bilatérale à Paris, et Déléguée permanente de la Bulgarie auprès de l'UNESCO, pendant cinq ans. J'ai été vice-présidente du groupe des Ambassadeurs francophones, à l'UNESCO, pendant deux ans, jusqu'à ce que je prenne la tête de l'Organisation. Et je dois dire que j'ai participé très activement à la vie de ce groupe. D'autre part, j'ai été représentante personnelle du Président de la Bulgarie auprès de l'Organisation internationale de la Francophonie. En cette qualité, j'ai assisté à plusieurs conférences et sommets ministériels.
Toutes ces années ont été pour moi une période de connaissance beaucoup plus approfondie de la langue française, une période aussi où j'ai participé à de nombreux événements autour de la francophonie. Mais je ne me qualifierais pas d'ambassadrice de la langue française. D'autres font cela beaucoup mieux que moi ! Je suis avant tout ambassadrice des valeurs de l'UNESCO, entre autres de l'égale dignité et du respect de toutes les langues... et du multilinguisme !

L'Alliance Francophone s'est donné comme objet la défense des valeurs que valeurs que véhicule la Francophonie. Ces valeurs sont elles toujours d'actualité dans le monde qui nous entoure ?

Bien sûr ! Et même, plus que jamais. La francophonie est à la fois un réseau linguistique et culturel, mais c'est aussi un vecteur d'unification qui met en exergue les points communs entre les peuples et les cultures. Et ça, c'est très important. Il y a aussi des valeurs essentielles liées au concept de la francophonie : ce sont des valeurs humanistes, partagées, à la fois très anciennes et totalement d'actualité. Je veux parler du dialogue et de la solidarité. Pour moi, ce sont des valeurs fondamentales, je dirais même des vertus, que véhicule la francophonie, et qu'il faut, bien sûr, continuer de cultiver.

Vous étiez ambassadrice de Bulgarie, pays membre de l'Organisation Internationale de la Francophonie, désormais, à votre poste, allez vous pouvoir développer votre action en faveur de la francophonie.

Bien entendu ! Naturellement, mes fonctions ont changé, je dirais qu'elles se sont diversifiées, peut-être même complexifiées, puisque je pilote une Organisation qui compte 193 Etats membres. Le principe est évidemment que toutes les langues comptent, que toutes les langues sont égales en dignité et en droit, quel que soit leur nombre de locuteurs. Car les langues véhiculent des cultures entières, des symboles, des coutumes, des croyances, et que, si l'on veut conserver tout ce patrimoine oral, immatériel et irremplaçable, il faut avant tout sauvegarder les langues.
La francophonie présente la très grande originalité de concilier l'unité de la langue partagée et la diversité des cultures concernées. La francophonie symbolise aussi, je le redis, un réseau linguistique, culturel et solidaire de très grande portée auquel l'UNESCO attache une importance considérable. L'Organisation internationale de la Francophonie est naturellement un partenaire privilégié de l'UNESCO, en particulier dans notre lutte commune pour la sauvegarde et la protection de la diversité culturelle et linguistique. Nous coopérons étroitement pour que la diversité des cultures s'incarne dans un espace de dialogue et de solidarité active, autour de valeurs universelles.

Dans de nombreuses institutions l'anglais et le français sont les langues officielles. On constate toutefois que la langue de Molière a du mal à s'imposer quand elle ne recule pas. Pensez-vous pouvoir mener des actions fermes, à l'UNESCO, pour rappeler à l'ordre ceux qui négligeraient l'usage de la langue française ?

Dès ma prise de fonctions à la tête de l'UNESCO, j'ai rappelé à tous nos fonctionnaires que les deux langues de travail de notre Organisation sont le français et l'anglais. Par conséquent, tous les documents devraient exister dans les deux langues. J'ai noté que ce n'était pas toujours le cas. Or il n'est pas question de laisser plus de place à l'anglais qu'au français. Nous devons suivre les règles qui président au dispositif linguistique de nos différents organes et instances, ainsi que l'utilisation des langues de travail par les fonctionnaires de l'UNESCO, qui doivent être strictement respectées. Il est clair que nous ne pouvons pas prôner le multilinguisme dans le monde et, dans le même temps, accepter un déséquilibre linguistique à l'intérieur de notre Organisation. J'ai la ferme intention de parvenir rapidement à rétablir la situation d'égalité entre le français et l'anglais. Les choses ont déjà commencé à bouger.

Quels sont les autres principaux défis que vous voulez relever à l'UNESCO.

Nous vivons dans un monde qui montre à la fois de grands progrès et de grandes béances : je veux parler de la faim, du non-accès à l'eau, de l'illettrisme, des inégalités entre les sexes, des déséquilibres en matière de développement humain et économique. Je veux aussi parler des conflits. Or, le mandat de l'UNESCO a ceci d'unique qu'il nous assigne la mission « d'atteindre graduellement, par la coopération des nations du monde dans les domaines de l'éducation, de la science et de la culture, les buts de paix internationale et de prospérité commune de l'humanité ». Par conséquent, notre défi consiste à faire dialoguer, collaborer et s'entraider les pays et les communautés, à faire avancer la tolérance, et ainsi, à faire s'acheminer le monde vers la paix. Cela ne peut se réaliser qu'à travers les valeurs de solidarité, d'entraide et de respect mutuel, qui sont au cœur du nouvel humanisme prôné par l'UNESCO.

UNESCO


L'UNESCO s'emploie à créer les conditions d'un dialogue entre les civilisations, les cultures et les peuples, fondé sur le respect de valeurs partagées par tous. C'est par ce dialogue que le monde peut parvenir à des conceptions globales du développement durable intégrant le respect des droits de l'homme, le respect mutuel et la réduction de la pauvreté, tous ces points étant au cœur de la mission de l'UNESCO et de son action.
Les grandes orientations et les objectifs concrets de la communauté internationale - tels qu'énoncés dans les objectifs de développement convenus au niveau international, notamment les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) - sous-tendent toutes les stratégies et activités de l'UNESCO. Ainsi, les compétences uniques de l'UNESCO dans les domaines de l'éducation, des sciences, de la culture, de la communication et de l'information contribuent à la réalisation de ces buts.
La mission de l'UNESCO est de contribuer à l'édification de la paix, à l'élimination de la pauvreté, au développement durable et au dialogue interculturel par l'éducation, les sciences, la culture, la communication et l'information. L'Organisation se concentre, en particulier, sur deux priorités globales :
• l'Afrique
• l'égalité entre les sexes.
Et plusieurs objectifs primordiaux :
• assurer une éducation de qualité pour tous et l'apprentissage tout au long de la vie
• mobiliser le savoir et la politique scientifiques au service du développement durable
• faire face aux nouveaux défis sociaux et éthiques
• promouvoir la diversité culturelle, le dialogue interculturel et une culture de la paix
• édifier des sociétés du savoir inclusives grâce à l'information et à la communication